« Il faut mettre en oeuvre la frugalité by design » – usbeketrica.com

François Cuny

La conception d’un objet numérique, que ce soit dans sa partie matérielle ou logicielle, est un sujet de recherche à part entière. Je pense par exemple à l’équilibre entre l’efficacité des algorithmes et leur performance énergétique. Avec l’avènement de l’intelligence artificielle, dans certains cas, on ne sait pas à l’avance la quantité de calcul dont l’algorithme aura besoin pour répondre à une question. Il y a des techniques algorithmiques énergivores et d’autres qui le sont moins. Le fait de rendre l’intelligence artificielle prévisible sur ces enjeux, de comprendre la conception des algorithmes, ce sont des champs de recherche au cœur de la deeptech à l’Inria.

Après, il y a aussi des aspects de recherche sur l’usage des algorithmes, pour leur permettre de concevoir des équipements de façon frugale. On peut donner des critères à un algorithme qui modélise un ordinateur ou un téléphone : « Je veux que l’ordinateur coûte moins cher énergétiquement à sa conception. » L’ordinateur va alors être plus léger, utiliser un minimum de matériaux rares, consommer le minimum d’énergie possible une fois conçu…

Il y a, enfin, un enjeu qui consiste à comprendre où est-ce qu’on va chercher les économies d’énergie. Si c’est pour faire gagner 0,5% de consommation à un ordinateur qui, lui-même, ne représente qu’une part minime de la consommation énergétique… Peut-être qu’on est en train de travailler de façon très intense à ne rien résoudre. Inversement, il y a des endroits où on peut faire avancées majeures. Ça demande aussi de la recherche systémique, épistémologique, de compréhension globale du numérique.

François Cuny

Il y a des sujets sur lesquels on se dit qu’il n’est pas vain de faire la recherche : l’internet des objets, le fonctionnement global du Net… L’Inria est organisée en « équipes-projets », qui regroupent une vingtaine de personnes ultra-spécialisées. Sur le numérique frugal, on fait fonctionner plusieurs équipes entre elles : des personnes spécialistes du réseau, de la compilation, de la sécurité… C’est l’objet de ce qu’on appelle un Défi Inria, en partenariat avec l’Ademe.

Dans le cadre d’un deuxième Défi sur l’internet des objets, on s’intéresse à la conception d’objets microscopiques mais frugaux : qui ne s’allument que lorsqu’on en a besoin, avec des batteries peu consommatrices et une puissance de calcul la plus petite possible pour répondre aux besoins, etc. Enfin, on travaille avec OVH à un troisième Défi autour de l’enjeu majeur de la consommation des serveurs et des data centers. Ce sont des sujets de la deeptech sur lesquels nos chercheurs sont très impliqués.

François Cuny

Les chercheurs doivent intégrer la sobriété numérique dans leurs réflexions. On a parlé dans le passé de « sécurité by design », c’est-à-dire d’intégrer les questions de sécurité et de confidentialité dès la conception des objets et des algorithmes. Les personnes qui travaillent dans la deeptech sont plutôt issues d’une génération sensible aux questions environnementales. Tous les objets deeptech n’intégreront pas la frugalité mais si on mettait en œuvre la « frugalité by design », cela permettrait de se poser la question dès le départ.

Il y a deux ans, le pilotage scientifique de l’Inria a établi une priorité sur l’environnement, l’énergie et le développement durable. Cela signifie qu’à chaque fois qu’un projet se lance, on a obligatoirement un regard sur ces questions. Il y a aussi une incitation à aller dans cette direction. Aujourd’hui, plus d’un tiers des équipes de l’Institut travaillent directement ou indirectement sur des sujets liés à la frugalité numérique. Je pense qu’il est difficile de donner un rôle à la deeptech parce qu’elle est une partie du problème, mais elle va aussi être une partie des solutions. Dans son fonctionnement, il va être important de poser la question de la « frugalité by design », sans pour autant s’interdire de faire les choses.